Pourquoi l’alignement entre schéma directeur et objectifs politiques n’est jamais automatique

La diffusion du numérique dans l’action publique locale transforme en profondeur la manière de piloter, délivrer et évaluer les politiques publiques. Aujourd’hui, plus de 80 % des collectivités de plus de 10 000 habitants se sont dotées d’un schéma directeur numérique ou d’un schéma directeur des systèmes d’information (source : Observatoire Data Publica, 2023), mais seuls 37 % des décideurs territoriaux estiment que ce document est réellement utilisé comme outil stratégique par l’exécutif du mandat (Baromètre Berger-Levrault, édition 2023).

La cause principale ? Trop souvent, le schéma directeur est conçu comme une feuille de route technique, déconnectée des choix politiques structurants et de la trajectoire attendue du mandat. Simplifier la gestion des infrastructures, améliorer la sécurité, digitaliser des services, tout cela reste périphérique si le lien avec les priorités du projet de territoire n’est pas assumé.

L’écart persistant entre numérique « outil » et numérique « projet »

Les schémas directeurs se retrouvent fréquemment cantonnés à la sphère DSI ou à un comité de pilotage réduit. Pourtant, l’attente politique est forte, et les risques d’un défaut d’alignement sont réels :

  • Pilotage décorrélé : des investissements techniques lourds alors que certaines priorités politiques (par exemple inclusion numérique ou développement durable) restent marginales dans les feuilles de route SI.
  • Perte de confiance : Un exécutif élu sur une ambition (simplification citoyenne, accessibilité, attractivité…) et des projets numériques qui ne produisent pas de résultats visibles ou perçus.
  • Effet « Meccano » : une multiplication de briques numériques hétérogènes, difficilement interopérables faute de vision partagée des enjeux sociaux, environnementaux et économiques du territoire.

Aligner le schéma directeur numérique sur les objectifs politiques du mandat n’est donc ni un vœu pieux, ni un simple gage de bonne gouvernance : c’est la condition de la légitimité et de la réussite des transformations engagées.

Étapes pour aligner un schéma directeur numérique sur les ambitions politiques locales

1. Rappelez-vous la démarche politique initiale

Un schéma directeur numérique ne part jamais de zéro : il doit s’ancrer dans le projet de mandat, la feuille de route de l'exécutif, et – plus rarement – les COP ou orientations votées par le conseil. Or, trop de collectivités confinent la réflexion initiale au seul prisme « DSI » ou laissent le dialogue avec les élus en surface (priorités générales peu traduites opérationnellement).

  • Cartographier les engagements clés : Lister les 10 à 20 priorités du mandat (ex : « simplification de la relation usager », « transition écologique », « inclusion et citoyenneté », « attractivité du territoire », etc.)
  • Évaluer le numérique comme levier : Sur chaque engagement, poser explicitement la question : quels apports du numérique (gain de temps, nouveaux services, inclusion...)? Quelles limites ou précautions éthiques ?
  • Associer les élus « terrain » : Impliquer non seulement les élus délégués au numérique, mais aussi ceux chargés des politiques sociales, santé, éducation, mobilité, participation, pour garantir une lecture transversale.

2. Transformer les objectifs généraux en enjeux concrets du schéma

C’est le passage le plus délicat : traduire des ambitions politiques souvent larges (ex : « mieux répondre aux attentes des jeunes ») en scénarios d’usages, projets numériques, logiciels ou actions de terrain.

  • Organiser des ateliers de cadrage : Rassembler agents, décideurs et partenaires autour de cartes d’expérience usager, de parcours « avant/après » les projets numériques, pour identifier où le numérique peut transformer.
  • Adopter la logique « impact » : Chaque grande orientation du schéma directeur doit répondre explicitement à une ou plusieurs ambitions du mandat, au travers d’indicateurs, d’exemples de réalisations attendues, ou de projets pilotes.
  • Hiérarchiser : Certains axes politiques peuvent nécessiter des résultats rapides pour montrer des effets du mandat, d’autres s’inscriront dans des transformations plus longues.

3. Planifier, modéliser et évaluer en continu

Un schéma directeur aligné ne se contente pas d’objectifs : il pose des jalons clairs, distingue les chantiers de « fondation » (réseau, interopérabilité, sécurité, RGPD) des projets « transverses » (démarches en ligne, outils d’accompagnement des publics, innovations sur les données publiques, etc.) et évalue les progrès réalisés chaque année, en lien avec le pilotage politique du mandat.

  • Instaurer des revues régulières : Par exemple, un « rapport d’étape » du schéma à mi-mandat ou chaque année, débattu en bureau des élus.
  • Objectiver les apports : Indicateurs d’usage, qualité perçue par les usagers, analyse de l’impact social/environnemental.
  • Réactualiser au fil de l’eau : Adaptation du schéma lors de grands événements (crise sanitaire, nouvelles lois, évolutions des besoins citoyens).

Quelques bonnes pratiques repérées sur le terrain

  • Co-construction multi-acteurs : La Métropole de Rennes a associé dès l'amont les élus, DGS, agents métiers, conseils citoyens et acteurs économiques à la refonte de son schéma directeur, via des ateliers et des enquêtes. Source : Rennes Métropole, open data schéma directeur 2022
  • Tableaux de bord partagés : La ville de Sceaux publie un tableau de bord annuel des avancées de son schéma directeur, consultable par le conseil et les citoyens.
  • Mise en récit du numérique : Nantes Métropole a développé une communication sur ses grands chantiers numériques (dossier citoyen unique, usagers accompagnés, etc.), articulée autour des « histoires d’usage » plutôt qu’autour des seules performances techniques.
  • Indicateurs d’accès et d’inclusion : À Lyon, le nouveau schéma directeur intègre des cibles chiffrées d’accompagnement des publics éloignés et de réduction de la fracture numérique.

Quelques écueils fréquents – et comment les dépasser

Écueil Conséquences Pistes correctives
Schéma conçu comme un document « fin en soi » (non partagé au-delà de la DSI ou RH) Peu d’appropriation politique ; inertie ; documentation « placardisée » Organiser une restitution en conseil ou en commission, publier un résumé vulgarisé, diffuser dans les instances de gouvernance
Référentiels techniques surdimensionnés / jargonisés Document lu uniquement par des spécialistes ; peu utile aux élus ou à la population Insérer des cartographies d’usages, des infographies, des cas d’usagers réels ou fictifs
Trop d’indicateurs de moyens, peu d’indicateurs d’impact Pilotage sur des entrées budgétaires ou SI, pas sur l’apport politique ou social Associer systématiquement chaque action à une problématique politique, sociale ou environnementale ; co-construire les indicateurs avec la société civile
Faible prise en compte de l’agenda réglementaire ou des risques (RGPD, accessibilité...) Retards de projets, risques juridiques ou financements perdus Faire relire le schéma par les directions juridiques, mission handicap, délégués à la protection des données

L’alignement schéma directeur-mandat : l’affaire de tous les métiers territoriaux

Un schéma directeur numérique n’est pas un document cantonné à l’informatique. Du chef de projet urbanisme à l’agent d’accueil, chacun contribue, à son échelle, à la réussite de ce chaînon stratégique. Plusieurs enquêtes montrent que la réussite des transformations numériques locales repose à plus de 50 % sur l’adhésion transversale des managers et agents (source : IFOP/Observatoire de l’action publique numérique, 2022).

Quelques bonnes pratiques pour transformer le schéma directeur en outil opérationnel :

  • Former (et informer) l’ensemble des équipes sur les grandes orientations du schéma chaque année.
  • Mettre en place des dispositifs de remontée terrain (plateformes collaboratives, défis participatifs, boîte à idées numérique).
  • Valoriser les réussites d’usage portées par des métiers variés : enseignants, policiers municipaux, agents sociaux, médiateurs numériques.

Enjeux d’aujourd’hui : inclusion, sobriété, souveraineté technologique

Au-delà de la technique, trois défis s’imposent de façon croissante dans l’alignement entre schémas directeurs et mandats politiques :

  • L’inclusion numérique : Selon le Baromètre du numérique (ARCEP, 2023), 13 millions de Français restent en situation d’illectronisme. Faire évoluer les politiques publiques nécessite d’inscrire l’accompagnement des publics fragiles au cœur de chaque priorité du schéma directeur.
  • La sobriété et la responsabilité écologique : Déployer le numérique, c’est aussi mesurer son impact carbone, anticiper la fin de vie des terminaux, favoriser l’achat responsable et la mutualisation. Plusieurs schémas directeurs intègrent désormais une fiche pour chaque projet, précisant sa contribution à la réduction de l’empreinte environnementale (cf. Plaine Commune, La Rochelle…).
  • Souveraineté et maîtrise des données publiques : Les collectivités sont de plus en plus garantes de la protection, de l’hébergement souverain et de la valorisation des données publiques. La loi République Numérique, le RGPD et les ambitions européennes (cloud de confiance, IA de service public) structurent désormais l’agenda local.

Vers des schémas directeurs « vivants » et agiles

Si l’alignement entre schéma directeur et projet politique pouvait, hier encore, se limiter à une opération de « traduction », ce temps semble révolu. Le numérique, moteur transversal, exige une adaptation continue : veille réglementaire, innovations d’usage, retours d’expériences citoyens.

Plusieurs territoires ouvrent la voie : 

  • Expérimentation d’outils de mesure d’impact citoyen avant et après chaque « livrable » du schéma
  • Réactualisation annuelle du schéma en mode participatif (hackathons, ateliers de co-design, consultation citoyenne)
  • Diffusion de la culture numérique auprès des élus et agents, à l’aide de supports adaptés (MOOC, podcasts, webinaires, simulations immersives)

C’est ainsi que le schéma directeur devient l’instrument d'un pilotage public modernisé, combinant rigueur méthodologique et prise en compte des défis de société.

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