Un défi social et territorial majeur : pourquoi l’inclusion numérique n’est pas un luxe

Depuis le 7 novembre 2019, avec la promulgation de la loi pour une société de confiance (loi ESSOC), l’État et les collectivités territoriales se sont résolument engagés dans la dématérialisation de nombreuses démarches administratives. Selon le Baromètre du Numérique 2023 (Arcep, CREDOC), plus de 90 % des démarches administratives peuvent aujourd’hui être réalisées en ligne. Cette transformation, si elle facilite l’accès à de nombreux services, creuse cependant les inégalités pour une partie de la population.

L’inclusion numérique n’est donc pas seulement une affaire de technologie, mais aussi de justice sociale et d’égalité d’accès aux droits fondamentaux. Ouvrir une démarche en ligne, c’est exposer toute une frange de la population — personnes âgées, usagers en situation de handicap, précaires, habitants de zones rurales — à des risques nouveaux d’exclusion administrative. La dématérialisation dévoile et amplifie la "fracture numérique", bien connue des acteurs de terrain. En 2023, 15 millions de personnes en France sont en difficulté avec l’usage du numérique — dont 2 millions déclarent ne pas utiliser Internet du tout, d’après l’INSEE (Insee, 2022).

La réalité de la fracture numérique : qui sont les publics les plus vulnérables ?

L’exclusion numérique résulte d’un faisceau de facteurs : déficits d’équipement, de compétences, de compréhension ou d’accessibilité. Aucun territoire, aucune génération n’est épargné, mais certains profils concentrent les difficultés :

  • Les seniors : 40 % des 75 ans et plus n’utilisent jamais Internet (CREDOC, 2022).
  • Les personnes en situation de handicap : Beaucoup de sites publics restent partiellement accessibles, malgré l’obligation de conformité au RGAA (Référentiel général d'amélioration de l'accessibilité).
  • Les publics éloignés du numérique pour raisons socio-économiques : Faible équipement (ordinateur, smartphone), difficultés à assumer les coûts d’accès (forfait, réparation).
  • Les habitants de zones rurales ou "blanches" : Qualité du débit ou pannes récurrentes d’accès Internet.

Selon la DREES (2022), 38% des Français ressentent des difficultés dans au moins une démarche administrative en ligne ; cette proportion monte à 62% pour les non-diplômés.

Repérer les obstacles concrets dans les démarches dématérialisées

Quand on parle d’évolution des démarches en ligne, le débat se cristallise trop souvent sur des questions d’ergonomie ou de design. Mais les obstacles sont multiples et s’accumulent :

Obstacle Description Exemple
Équipement insuffisant Absence ou vétusté de matériel, mauvais accès à Internet Impossible de télécharger des justificatifs volumineux
Manque de culture numérique Méconnaissance du vocabulaire, des étapes, peur de l’erreur Confusion entre "compte FranceConnect" et "compte CAF"…
Accessibilité limitée Non-conformité aux règles RGAA, interfaces incompatibles avec lecteurs d’écran Saisie de captchas, absence de sous-titres sur vidéo
Complexité du parcours Multiplication des identifiants, segmentation des services numériques Impossible de tout faire sur un même portail
Aucune alternative humaine Centres d’appel saturés, disparition des guichets de proximité Refus de prise en charge papier, délais rallongés

À ces éléments s’ajoutent le risque de "non-recours" à des droits: en 2019, 34% des ménages bénéficiaires du RSA n’avaient pas fait leurs démarches, souvent à cause d’une difficulté avec l’outil numérique (Secours Catholique, 2020).

Focus : Les obligations légales et les recommandations en matière d’inclusion numérique

La dématérialisation s’accompagne d’exigences réglementaires spécifiques. L’Article 52 de la Loi ESSOC (2018) impose le maintien d’une solution alternative à la voie dématérialisée pour les démarches essentielles. Le RGAA, quant à lui, fixe des critères d’accessibilité pour toute interface numérique publique : usage au clavier, lecture par synthèse vocale, contraste suffisant, etc.

En 2023, néanmoins, seule la moitié des sites de services publics présentaient un niveau d’accessibilité jugé “correct” par la Défenseure des Droits (Rapport 2023).

Les solutions : Agir sur 4 axes pour une dématérialisation inclusive

Il n’existe pas de solution miracle. Mais les retours d’expérience d’acteurs locaux mettent en avant quatre axes d’action complémentaires :

1. Accessibilité universelle des interfaces numériques

  • Respect du RGAA : Systématiser les audits et la correction des interfaces pour toutes les démarches en ligne, y compris les applications mobiles. L’accessibilité ne se limite pas aux personnes malvoyantes, elle concerne aussi les personnes âgées, celles ayant des difficultés de compréhension ou d’expression.
  • Recueil et test des utilisateurs : Tester les parcours non seulement avec des spécialistes UX mais aussi avec des usagers en difficulté. Selon le Conseil National du Numérique, moins de 15% des sites publics sont testés avec des publics éloignés du numérique à ce jour.

2. Accompagnement humain au plus près du terrain

  • Déploiement de médiateurs numériques : Les France Services (plus de 2700 points d’accueil en 2023) incarnent cette proximité. Leur mission : aider sur place à saisir des dossiers, scanner des pièces, comprendre une notification.
  • Soutien aux aidants : Proposer des guides, des sessions de formation dédiées à ceux qui aident les proches à accomplir leurs démarches en ligne. La notion d’“aidant numérique” est reconnue et soutenue (label Aidants Connect).

3. Inclure la formation aux compétences numériques dans toutes les politiques publiques

  • Accès à une formation de base : L’État a lancé le Pass Numérique, donnant droit à des ateliers pour “prendre en main un ordinateur ou un smartphone, envoyer des mails, réaliser une démarche administrative”. Mais la couverture est très inégale — 700 000 Pass numériques ont été distribués depuis 2021, loin des besoins totaux (Agence Nationale de la Cohésion des Territoires, 2023).
  • Sensibilisation dès l’école : Intégrer les compétences numériques pratiques à tous les niveaux du cursus, comme c’est le cas en Estonie, pionnière en la matière.

4. Maintenir des alternatives et faciliter le multi-canal

  • Conserver et promouvoir des guichets physiques : La fermeture des guichets n’est ni une fatalité ni une aubaine : certaines collectivités réorganisent leurs accueils pour mixer accompagnement sur rendez-vous, espaces numériques en libre accès, et interaction humaine.
  • Offrir un support téléphonique adapté : Développer des centres d’appel dotés d’agents formés spécifiquement à la prise en charge de personnes en difficulté numérique.
  • Fluidifier le switch entre supports : Permettre à l’usager de commencer une démarche en ligne, puis de la poursuivre sur rendez-vous ou par téléphone sans repartir de zéro.

Démultiplier l’impact local : territoires ruraux, quartiers prioritaires, les laboratoires d’innovation sociale

Ce sont souvent les petites villes, les départements ruraux, les associations de proximité qui innovent le plus pour l’inclusion numérique. Quelques exemples éclairants :

  • La Gironde et ses Espaces publics numériques ambulants : Un bus équipé sillonne les petites communes pour offrir formation et accompagnement sur place — une logique “d’aller vers”.
  • Marseille et les “packs d’entraide numérique” : Des kits comprenant tablette, connexion 4G, tutoriels personnalisés sont distribués aux plus isolés, avec un suivi à domicile par des médiateurs de quartier.
  • Partenariats CAF/collectivités : Des agents CAF intègrent les Maisons France Services pour un accompagnement “sans rupture”, tous services confondus.

Récapitulatif : Clés d’une dématérialisation réellement inclusive

  • Piloter la conception des démarches en intégrant la diversité réelle des usagers (test utilisateurs, sondages, ateliers de co-design).
  • Garantir un accès aux équipements et aux connexions là où c’est encore un frein (fonds départementaux, recyclerie de matériel…)
  • Inscrire l’accompagnement humain comme partie intégrante du service public, et non comme un “plus”.
  • Ne jamais renoncer à des parcours alternatifs pour les démarches fondamentales, malgré la pression à l’efficience.
  • Sécuriser le droit des usagers à une réponse claire, compréhensible et accessible, quel que soit le canal choisi.

Perspectives : Vers un nouveau contrat social numérique ?

L’inclusion numérique n’est ni une utopie lointaine, ni un supplément d’âme pour la modernisation des territoires. À l’heure où l’IA générative et de nouvelles interfaces se déploient — parfois au détriment de la transparence ou de la maîtrise des outils par tous — il devient crucial d’inscrire la question de l’accessibilité et de la médiation numérique dans toutes les politiques publiques, à l’échelle locale comme nationale.

La dynamique enclenchée offre de réelles marges de manœuvre : chaque territoire, chaque service, chaque association détient une part de solution. L’enjeu est désormais de passer du “tout numérique” à l’“inclusion par le numérique”, pour que la transformation digitale soit une chance, et non un facteur d’exclusion.

Sources : INSEE, CREDOC, Défenseure des Droits, Rapport du Conseil National du Numérique, Agence Nationale de la Cohésion des Territoires, Secours Catholique, DREES, Arcep.

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