Prendre la mesure de l’accessibilité numérique dans le secteur public

L’accessibilité numérique n’est plus un simple impératif réglementaire : elle s’impose aujourd’hui comme un pilier de la modernisation des services publics, à l’heure où près de 90 % des démarches administratives s’effectuent en ligne selon le baromètre 2023 de la DINUM. Or, ce virage numérique ne saurait être pleinement inclusif sans former les agents publics aux bonnes pratiques en la matière.

Depuis la loi République Numérique de 2016 et la transposition de la directive européenne 2016/2102, tous les sites et services publics doivent respecter les référentiels d’accessibilité (notamment le RGAA – Référentiel Général d’Amélioration de l’Accessibilité). Mais si la contrainte réglementaire existe, la réalité est plus nuancée : en 2022, seuls 23 % des sites publics étaient jugés “partiellement conformes” au RGAA d’après la dernière étude de la DINUM (sources : DINUM, AGEFIPH).

Pourquoi ce retard ? Parce que l’accessibilité numérique n’est pas qu’un sujet technique : elle engage des changements culturels, méthodologiques et organisationnels… et c’est ici que la formation des agents prend tout son sens.

Identifier les enjeux spécifiques de formation à l’accessibilité

Former les agents publics à l’accessibilité numérique, ce n’est pas leur demander d’apprendre un nouveau “truc en plus”. C’est au contraire leur permettre :

  • de mieux répondre à tous les usagers, y compris les 12 millions de personnes en situation de handicap en France (Insee, 2017) ;
  • d’adopter des pratiques inclusives dans tous les usages numériques courants (document bureautique, courriel, mise à jour de sites Internet, etc.) ;
  • de renforcer la qualité et la robustesse des services produits par la collectivité.

L’enjeu n’est donc pas seulement technique, mais aussi éthique et organisationnel. Une étude Etalab 2022 montre qu’au sein des collectivités, la méconnaissance des outils et bonnes pratiques freine la montée en compétence des agents autant, sinon plus, que le manque de ressources techniques.

Quelles compétences transmettre ? Un référentiel à structurer

Tous les agents n’ont pas les mêmes besoins. Pourtant, quatre niveaux clés de compétences se dessinent :

Profil Objectifs de formation Exemples de savoir-faire concrets
Agents “utilisateurs” (bureautique, messagerie…) Produire et manipuler des documents accessibles, comprendre l’importance de l’accessibilité
  • Structurer un document Word ou PDF
  • Utiliser les styles et alternatives textuelles
Contributeurs web Mettre en ligne des contenus accessibles, vérifier la conformité aux normes
  • Écrire pour le web en pensant à la lisibilité
  • Ajouter correctement un texte alternatif sur une image
Agents techniques (DSI, webmasters…) Configurer des outils, intégrer l’accessibilité dans les projets informatiques
  • Tester l’accessibilité avec des outils dédiés (AChecker, Wave…)
  • Mettre à jour les CMS en fonction du RGAA
Décideurs, chefs de service Sensibiliser, piloter, intégrer l’accessibilité dans la stratégie
  • Budgéter l’accessibilité numérique
  • Inclure l’accessibilité dans les cahiers des charges

La clé : adapter les parcours selon les réalités locales et les profils cibles, en privilégiant des mises en situation concrètes plutôt que du théorique abstrait.

Quelles modalités pédagogiques privilégier pour former les agents ?

La formation à l’accessibilité numérique gagne à combiner plusieurs approches :

  • Ateliers pratiques : Test d’outils lecteurs d’écran, audit de documents produits par les agents eux-mêmes, correction en direct.
  • Modules en e-learning : Disponibles à la demande, ils permettent de s’auto-former à son rythme. Des plateformes comme Pix intègrent désormais une section “Accessibilité”.
  • Retours d’expérience internes : Présenter des cas concrets d’usagers en difficulté, récolter les témoignages d’agents et d’usagers concernés donne une dimension tangible à la formation.
  • Formations croisées : Croiser les retours entre métiers techniques, communication, accueil voire juridique pour montrer la complémentarité nécessaire.

D’après une enquête Numerique.gouv.fr (2021), les agents se forment mieux quand les sessions alternent théorie et manipulation, sur des cas concrets issus de leur quotidien. Autrement dit : la formation doit “coller au terrain”.

Quelques ressources incontournables à mobiliser

  1. Les guides de formation du site DesignGouv : Riche en fiches pratiques, tutoriels, simulateurs de handicap, pour tous niveaux.
  2. La Boîte à outils de l’Association Valentin Haüy (AVH) : Outils gratuits de simulation de handicaps visuels et auditifs, tests de contraste, etc.
  3. Mooc Access42/OCN : Un module de formation à distance spécifiquement conçu pour le secteur public français.
  4. Les dépliants “actions-clés” issus du RGAA : Synthétiques, ils rendent visibles les erreurs courantes et les bons réflexes.

L’intérêt : ces ressources sont souvent co-conçues avec des personnes concernées, et validées par des agences nationales (DINUM, Conseil National Consultatif des Personnes Handicapées).

Organiser la montée en compétences : des solutions éprouvées sur le terrain

Les collectivités qui avancent vite ont souvent adopté quelques principes structurants :

  • Rendre obligatoire un module court d’initiation à l’accessibilité numérique pour tous les nouveaux agents : Retours positifs à Nantes Métropole, Brest, ou par le Département de l’Hérault.
  • Former les “ambassadeurs de l’accessibilité” : Un agent référent par service, chargé de relayer l’information, animer des ateliers, accompagner ses collègues.
  • Inclure l’accessibilité dans les fiches de poste, grilles d’évaluation et procédures qualité : À Lyon, ces mesures renforcent l’engagement sur la durée, avec un vrai effet d’entraînement (source : Métropole de Lyon, 2023).

À noter que la mobilisation du management reste un facteur clé de succès. Un rapport de l’OCDE (2023) sur l’accessibilité dans les services publics souligne que “la formation n’a d’impact que si elle est inscrite dans les pratiques managériales et la gouvernance des organisations”.

Quels freins et leviers identifier ?

L’observation des collectivités les plus avancées révèle trois freins majeurs :

  1. La méconnaissance des enjeux, en particulier pour les agents non techniques (seulement 22 % s’estiment bien informés selon une enquête Capgemini/DINUM).
  2. La surcharge de procédures, si l’accessibilité est vécue comme un “poids administratif” de plus.
  3. Le manque de temps dédié à la formation, surtout en contexte de sous-effectif.

Mais plusieurs leviers font la différence :

  • La valorisation publique des progrès, via la labellisation ou des trophées internes.
  • L’implication d’usagers, qui donne sens à la démarche : tests utilisateurs en mairie, journées de sensibilisation.
  • L’inscription dans une démarche d’amélioration continue (audits réguliers, retours d’expérience, clubs de pratiques).

Pour aller plus loin

L’accessibilité numérique reste trop souvent perçue comme une contrainte, alors qu’elle constitue un formidable levier de qualité et d’innovation pour les collectivités. Au-delà du respect du RGAA, il s’agit d’embarquer durablement tous les agents, à des niveaux adaptés, pour améliorer le service au public… et transformer la culture organisationnelle elle-même.

Former n’est pas seulement “mettre à jour ses compétences” : c’est, in fine, rendre le numérique public plus humain. Cela nécessite de dépasser la simple sensibilisation pour ancrer de nouvelles pratiques, favoriser l’entraide, et reconnaître le rôle-clé des référents “accessibilité” dans chaque structure.

De nombreux défis restent à relever, notamment sur l’accessibilité des nouveaux outils (intelligence artificielle, données géographiques, formulaires interactifs…). Les expérimentations se multiplient : à suivre, par exemple, les démarches de co-formation avec des associations de personnes en situation de handicap, ou l’intégration des enjeux d’accessibilité dans la commande publique.

Les territoires qui réussiront ce pari seront ceux capables de conjuguer innovation, exigence et proximité… pour faire du numérique un réel moteur d’inclusion.

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