Pourquoi parler de gouvernance numérique aujourd’hui ?

Le numérique s’est imposé comme un pilier des politiques publiques locales. Que ce soit pour simplifier le quotidien des habitants, pour renforcer l’attractivité du territoire ou pour optimiser la gestion interne, la question n’est plus de savoir « s’il faut y aller » mais bien « comment orchestrer la transformation ». La notion de gouvernance numérique s’est donc imposée : dialoguer avec les acteurs, structurer des ambitions, piloter les risques, donner du sens et inscrire ces actions dans la durée. Selon l’Observatoire des Territoires (ANCT, 2022), 85 % des collectivités de plus de 10 000 habitants déclarent avoir « engagé » ou « accéléré » une démarche numérique dans les cinq dernières années. Or, derrière les réalisations concrètes (dématérialisation, portail citoyen, wifi public…), c’est la gouvernance qui permet de tenir la barre, d’éviter les écueils et de garantir la qualité de service public tout en préservant l’éthique et l’inclusion.

Définir la gouvernance numérique : acteurs, organes et processus

La gouvernance numérique désigne l’ensemble des processus, mécanismes et relations décisionnelles qui encadrent les usages du numérique dans une collectivité. Elle s’organise autour de trois piliers majeurs :

  • La stratégie : choix politiques, planification, articulation avec les objectifs du territoire.
  • L’organisation : structuration interne, répartition des rôles, liens avec les partenaires (publics ou privés).
  • La régulation : gestion des données, sécurité, conformité, contrôle et amélioration continue.

Un schéma type de gouvernance numérique mobilise plusieurs acteurs :

  • Les élus : impulsent la vision, arbitrent les grandes orientations, garantissent l’intérêt général.
  • La DSI (Direction des systèmes d’information) ou sa variante territoriale : pilote technique, coordonne, sécurise, mais aussi conseille.
  • Les directions métier (urbanisme, social, enfance, etc.) : expriment les besoins concrets, co-construisent les projets.
  • Le Délégué à la protection des données (DPO) : veille à la conformité RGPD.
  • Des partenaires extérieurs : sociétés de services numériques, start-ups, associations, autres collectivités.

Le Département du Calvados, par exemple, a mis en place dès 2018 un Comité de pilotage numérique à haut niveau, intégrant élus référents, DSI et partenaires de terrain, pour garantir l’alignement des actions numériques sur les besoins des politiques publiques (calvados.fr).

Du schéma directeur aux data labs : panorama des outils et dispositifs de gouvernance

Une gouvernance efficace se matérialise par différents outils et dispositifs. Voici les principaux, observés dans les collectivités françaises de taille moyenne à très grande (source : Banque des Territoires).

  • Le schéma directeur du numérique (ou SDSI, SDN) : document de référence qui structure la vision, fixe les priorités, les chantiers, les indicateurs de suivi.
  • Des chartes d’usages : encadrent les pratiques, du télétravail à la place des outils libres ou propriétaires.
  • Les Comités de pilotage : espaces de dialogue pluri-acteurs permettant d’arbitrer, de partager la veille et d’évaluer ce qui fonctionne… ou pas.
  • La gouvernance des données : cadre de gestion du patrimoine informationnel (open data, RGPD, protection, valorisation économique ou sociétale des données publiques).
  • Les laboratoires d’innovation ou “data labs” : pour tester des usages avec l’écosystème local, travailler sur l’éthique de l’IA ou explorer l’utilisation des données croisées.

En 2021, une enquête menée par France Urbaine indique que 63 % des grandes métropoles s’appuient sur un schéma directeur numérique, 47 % déploient un data lab ou une équipe dédiée à la valorisation des données.

Les défis spécifiques des collectivités : souveraineté, inclusion, sobriété

La gouvernance numérique dans une collectivité ne recoupe pas simplement les enjeux privés—elle s’en distingue par trois défis majeurs :

Souveraineté numérique et dépendance aux grands acteurs

Le constat : la majorité des collectivités utilisent des solutions majoritairement américaines pour les emails, le cloud ou la gestion documentaire (CNIL), créant une dépendance technique et juridique (Cloud Act américain, hébergement des données hors UE). Les initiatives croissantes autour du logiciel libre ou du cloud de confiance, incarnées par la DINUM et la doctrine « Cloud au centre », cherchent à y répondre, mais seulement 23 % des collectivités françaises se disent « matures » sur le sujet (Source : Enquête Capgemini pour la DINUM, 2023).

Inclusion numérique : l’importance de la médiation et de l’accessibilité

Selon l’INSEE, 14 millions de Français se trouvent en difficulté avec le numérique (INSEE, 2022), ce qui complexifie la dématérialisation. La gouvernance numérique impose donc que chaque politique d’e-administration intègre une dimension d’accessibilité, de place des aidants, de médiation (enjeux portés par le réseau des “Conseillers numériques France Services”).

La sobriété numérique : mesurer et limiter l’empreinte écologique

Le numérique des collectivités représente environ 2 % de la consommation énergétique totale du secteur public français (ADEME, 2021), sans compter la fabrication et la fin de vie des équipements. La gouvernance s’empare désormais de cet enjeu en adoptant des chartes « d’achats responsables », des plans de mutualisation des ressources ou des politiques d’optimisation des infrastructures numériques.

Construire une gouvernance numérique efficiente : démarches, leviers et retours d’expérience

Plusieurs principes semblent déterminants pour une gouvernance numérique territoriale réussie :

  • L’approche collaborative : Impliquer très en amont les directions métiers, les agents, mais aussi les citoyens (via des ateliers, concertations, hackathons...).
  • La transversalité : Sortir de la logique « silo » de la DSI seule pilote pour adopter un pilotage transverse (chercheurs, agents, experts sécurité, développement durable…).
  • L’expérimentation : Tester à petite échelle, évaluer les usages réels (un canal WhatsApp avec les usagers testé à Massy, un agent conversationnel à Bordeaux, etc.), et adapter avant le déploiement généralisé.
  • La formation continue : La montée en compétences des agents est décisive, comme le rappellent France Num (2022) et le baromètre du CNFPT. L’offre numérique évolue sans cesse, des “ambassadeurs numériques” sont mis en place ou des « cinnamon teams » pour accompagner les équipes.
  • L’évaluation et la réversibilité : Un dispositifs doit toujours permettre le retour arrière (notion de réversibilité des données), surtout dans les projets critiques ou lors des changements de prestataires.

L’agglomération du Grand Lyon, pionnière au niveau national, intègre par exemple des groupes de travail citoyens dans la conception de ses plateformes numériques et a ouvert un « Observatoire des usages du numérique » pour objectiver l’impact sur les habitants et éviter les initiatives déconnectées du réel.

Risques, tensions et vigilance : ce qui peut bloquer la gouvernance numérique locale

  • Fragmentation et silos : chaque service lance “son” projet numérique, avec peu de mutualisation (phénomène noté dans la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur selon la Cour des Comptes, 2021).
  • Manque de compétences : un rapport du Sénat (2022) estime à plus de 8 000 les postes de spécialistes numériques non pourvus dans les collectivités.
  • Surtransformation : une numérisation mal conduite accroît la fracture numérique, augmente les démarches perçues comme complexes, sans gain d’efficience.
  • Sécurité et cybersécurité : depuis 2022, une attaque sur deux ciblant une collectivité a entraîné une interruption d’au moins 48 h de services publics selon l’ANSSI.

La transparence, la communication interne, l’adaptabilité sont donc autant de “filets de sécurité” à renforcer. Des dispositifs d’audit, de retour d’expérience mais aussi de participation citoyenne permettent de limiter ces dérives et d’ancrer la gouvernance sur la réalité du terrain.

Gouvernance numérique et avenir des territoires : vers quel modèle ?

La dynamique des territoires connectés n’est pas linéaire. On observe, en France comme ailleurs, l’émergence de modèles hybrides : gouvernance multi-niveaux (commune-région-État), démarches ouvertes, alliances entre collectivités. Les Départements de la Loire ou du Finistère mutualisent par exemple des infrastructures ou des équipes d’expertise numérique, rendant la gouvernance plus robuste et économiquement viable.

L’évolution vers des “collectivités intelligentes” (smart cities, smart territoires) s’accompagne d’une gouvernance de plus en plus universaliste et responsable : elle ne repose plus simplement sur la technologie, mais sur sa capacité à renforcer le pouvoir d’agir des citoyens, la résilience des politiques publiques et la préservation des valeurs fondamentales du service public. La vigilance face aux risques technologiques (biais algorithmiques, surveillance, dépendances) sera un axe majeur dans les années à venir.

La gouvernance numérique n’est donc pas une option, mais un choix stratégique qui engage le territoire sur le long terme. Construire une capacité collective à piloter, questionner, sécuriser et faire évoluer le numérique est désormais incontournable pour toutes les collectivités, grandes ou petites — pour que le numérique reste une chance, et non un facteur d’exclusion ou une dépendance subie.

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