Pourquoi parler de la gestion des données en gouvernance numérique ?

À mesure que les territoires se numérisent, la question de la gestion des données s’impose comme un enjeu crucial de gouvernance. Il ne s’agit plus seulement d’acheter un logiciel ou de déployer un outil collaboratif, mais de comprendre, piloter et anticiper des flux de données croissants et de mieux en mieux qualifiés. Or, les données — qu’elles soient issues de services publics, de capteurs urbains, de tiers ou des usagers eux-mêmes — bouleversent les façons de décider, de rendre compte, d’innover.

Selon la Commission européenne, le volume des données produites dans l’UE atteindra près de 175 zettaoctets en 2025, contre 33 en 2018. L’ensemble des administrations françaises, de l’État central aux collectivités, sont donc directement concernées par la montée en puissance de ce « matériau » numérique. Intégrer la gestion des données à la gouvernance numérique locale, ce n’est plus une option : c’est une exigence démocratique, juridique, opérationnelle et stratégique.

Gouvernance numérique et gestion des données : deux faces d’une même pièce

On pourrait croire que la gouvernance numérique — c’est-à-dire la manière dont la collectivité pilote ses outils et ses usages numériques — se réduit à une question d’organisation ou de moyens techniques. C’est mal comprendre l’impact concret des données sur la manière d’élaborer des politiques publiques, de dialoguer avec les citoyens ou d’anticiper les évolutions du territoire.

  • La donnée, socle du pilotage moderne : la remontée d’indicateurs précis (mobilité, consommation énergétique, fréquentation des équipements, etc.) permet l’évaluation en temps réel et l’ajustement plus fin des décisions.
  • L’échange et l’interopérabilité : un territoire ne vit pas en silos. Permettre que les systèmes d’information « parlent » entre eux (urbanisme, santé, éducation, logistique, etc.) suppose une maîtrise partagée des données et de leurs formats (Guide de l’interopérabilité, DINUM).
  • La valeur d’usage et la transparence : ouvrir la donnée (open data), c’est rendre des comptes aux citoyens, mais aussi permettre à des acteurs privés ou associatifs d’imaginer de nouveaux services et d’identifier des problématiques jusque-là invisibles.
  • Un enjeu de souveraineté et de confiance : qui stocke, transforme et exploite la donnée ? Où ? Pour en faire quoi ? Les conditions d’accès et la maîtrise de la donnée sont des points névralgiques du pacte de confiance entre institutions et citoyens (voir La CNIL).

Des exemples concrets : la donnée transforme la gouvernance au quotidien

Un pilotage « data driven » n’est pas un gadget. Plusieurs territoires pionniers l’ont compris, donnant des applications très concrètes à cette intégration des données à la gouvernance :

  • Lyon : Mutabilité de l’espace public et mobilité douce Grâce à l’interopérabilité entre les données de voirie, de météo et d’utilisation de vélos en libre-service, la Métropole de Lyon a pu affiner ses plans de circulation et anticiper les besoins d’abris vélo dans les zones sous-dotées (Data Grand Lyon).
  • Rennes : Participation citoyenne et budget participatif La ville a appuyé ses démarches de budget participatif sur des cartographies et données ouvertes, offrant ainsi aux citoyens une vision plus lisible des problèmes à traiter et des projets à prioriser (La Fabrique Citoyenne).
  • Département du Loiret : Optimisation des transports scolaires En croisant données démographiques, d’inscriptions scolaires et de géolocalisation, le département a pu réduire de 10 % les « places vides » dans les bus scolaires en 2022 (source : ), tout en améliorant leur ponctualité.

Quels sont les risques d’exclure la gestion des données de la gouvernance ?

  • Décisions fondées sur des données partielles ou inexactes
    • 87 % des décideurs publics estiment manquer d’informations fiables pour construire des politiques publiques sur certains segments clés, selon une enquête Capgemini/INSEE (2023).
  • Fragmentation des systèmes et des processus
    • Sous l’effet de projets numériques menés « en silos », 62 % des collectivités recensent des doublons ou des incompatibilités de données (Fédération Interop’, 2022).
  • Difficulté à répondre aux exigences réglementaires
    • Application du RGPD, publication en open data, ou respect de la doctrine « cloud souverain », autant d’obligations largement dépendantes d’une bonne gouvernance des flux de données.
  • Atteintes à la confiance des citoyens
    • La multiplication des incidents de fuite ou de mauvaise utilisation des données personnelles réduit la confiance : selon le Baromètre CNIL 2024, 59 % des Français se disent inquiets de l’utilisation faite par les administrations de leurs données.

Quels piliers pour une gouvernance numérique intégrant la gestion des données ?

La construction d’une gouvernance « données native » repose sur certains principes et piliers reconnus dans la littérature comme dans les expériences de terrain (OCDE — Gouvernance numérique):

  1. Cartographier et documenter les données
    • Un référentiel fiable sur l’origine, la qualité, la finalité, l’usage et les cycles de vie des données.
    • Exemple : les « schémas directeurs des données » lancés par Toulouse Métropole ou la Métropole de Nantes (Data Nantes Métropole).
  2. Sécuriser et garantir la protection des données
    • Appliquer effectivement le RGPD, former agents et élus, documenter le consentement, prévoir des audits réguliers.
  3. Favoriser l’ouverture et la mutualisation (open data, partages inter-institutionnels)
    • Publication de données ouvertes, réutilisables, documentées, avec pour objectif la transparence et l’innovation par l’écosystème local.
    • Exemple : Grand Poitiers publie en open data toutes les données de ses établissements culturels, favorisant des applications de médiation innovantes (source : Data Grand Poitiers).
  4. Assurer la souveraineté et la transparence sur les choix technologiques
    • Garantie de localisation des données, maîtrise des prestataires, respect des exigences nationales et européennes.
    • Exemple : Projet Numérique Souverain à Marseille, visant à héberger les données publiques sur des serveurs intra-territoriaux.
  5. Instaurer la participation citoyenne et l’éthique dans la gestion des données
    • Comités d'éthique de la donnée, dispositifs de « privacy by design », consultation lors des grandes orientations numériques.
    • Exemple : Dijon a lancé une consultation citoyenne sur l’utilisation des données urbaines dès 2023 (Open Data Dijon).

Enjeux d’avenir : l’IA, la gouvernance augmentée et l’adaptation des territoires

La montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA), des objets connectés et des outils d’aide à la décision transforme déjà la question de la gouvernance numérique. Selon France Stratégie, l’IA dans les services publics pourrait multiplier par 5 la quantité de données analysées d’ici 2030, offrant d’immenses gains d’efficacité… mais posant d’autant plus la nécessité d’un pilotage exigeant de la donnée (France Stratégie, 2023).

  • De nouveaux risques émergent : biais algorithmiques, opacity des calculs, dépendance aux géants technologiques.
  • Mais de nouveaux potentiels voient le jour : diagnostic préalable, prédiction fine (risques climatiques, flux touristiques), évaluation de politiques publiques à large échelle.

Les territoires résilients et inclusifs de demain seront ceux qui sauront exploiter la donnée comme un bien commun, au service de la décision collective, tout en garantissant protection, transparence et éthique.

Outils, ressources et bonnes pratiques pour aller plus loin

  • Pour diagnostiquer sa maturité « data » : le diagnostic proposé par le CNIS
  • S’inspirer : la plateforme data.gouv.fr regroupe des fiches d’expériences et bonnes pratiques de collectivités.
  • Former ses équipes : de nombreux modules en ligne gratuits sur la gestion des données à destination du secteur public (FUN MOOC).
  • S’informer sur la protection et l’éthique : guides pédagogiques publiés par la CNIL.

Des territoires acteurs de leur destin numérique

La gouvernance numérique qui intègre pleinement la gestion des données n’est pas seulement une affaire de conformité ou d’innovation : elle est devenue une condition d’existence pour des territoires acteurs de leur propre transformation, capables de protéger, valoriser, enrichir et partager le patrimoine informationnel dont ils sont responsables. Anticiper cette réalité, c’est donner à la dimension numérique toute sa portée, au service de l’intérêt général. La donnée, loin d’être seulement un actif technique, est la nouvelle boussole des politiques publiques connectées aux réalités sociales, économiques et écologiques des territoires.

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