Pourquoi mesurer un plan de dématérialisation ?

La dématérialisation n’est pas une fin en soi, mais un levier. Le contrôle de sa performance permet :

  • D’ajuster en cours de route les outils et les process
  • De rendre des comptes aux élus, citoyens, partenaires et financeurs
  • D’anticiper les risques (fractures numériques, sécurité, désorganisation)
  • De diffuser une culture de l’évaluation parmi les équipes

La circulaire du 2 novembre 2021 sur l’open data des collectivités, ou la loi ESSOC (pour un Etat au service d'une société de confiance), rappellent d’ailleurs que la transformation numérique doit viser plus de simplicité, de transparence et d’efficience — ce qui implique de se doter de moyens pour mesurer ces objectifs (source : Légifrance, JORF n°0272 du 24 novembre 2018).

Quels sont les indicateurs clés ?

Le pilotage d’un projet de dématérialisation nécessite de combiner plusieurs types d’indicateurs. Voici une grille de lecture modulaire, à ajuster selon la maturité du projet et la taille de la collectivité.

Indicateurs quantitatifs

  • Nombre de démarches dématérialisées : portion des services concernés sur le total proposé à l’usager (exemple : 70% des démarches dématérialisées en mairie en 2023, Observatoire de la Dématérialisation).
  • Taux d’adoption : part des usagers/agents ayant effectivement utilisé la solution numérique vs l’offre papier (source : data.gouv.fr).
  • Volume de documents traités électroniquement : baisse du papier, transmission interne plus rapide (souvent suivie sur la plateforme ACTES, statistique obligatoire pour les préfectures).
  • Temps de traitement moyen : réduction après dématérialisation (parfois mesurée sur les délais de délivrance des actes d'état civil ou des subventions).
  • Coût unitaire par dossier traité : suivi budgétaire avant et après la bascule numérique (ces économies sont parfois inférieures à ce que laissent espérer les cabinets de conseil).

Indicateurs qualitatifs

  • Qualité du service rendu : mesures de satisfaction auprès des usagers (baromètres internes, focus groups, NPS*), analyse des taux d’abandon ou des retours terrain via les réseaux de maisons France Services, selon la stratégie du territoire.
  • Accessibilité et inclusion : amplitude d’ouverture, ergonomie des plateformes, adaptation au public éloigné du numérique (rapports de la DINUM sur ce sujet).
  • Fiabilité, sécurité et conformité : taux d’incidents informatiques, conformité RGPD, documentation à jour et traçabilité des process (voir les recommandations de l’ANSSI concernant la sécurité de la dématérialisation).
  • Impact organisationnel : évolution des compétences, transversalité accrue dans les équipes, sentiment d’autonomie ou de surcharge, mobilité des agents (recueillie par des entretiens ou enquêtes internes).

*NPS : Net Promoter Score, un indicateur de recommandation des usagers repris dans plusieurs administrations (source : Baromètre du numérique)

Indicateurs spécifiques

  • Interopérabilité : nombre de connexions entre logiciels (exemple : intégration entre outil de gestion de courrier, plateforme d’actes, plateforme d’assemblée), alimentant les obligations de « un seul SSO » selon les standards DINUM.
  • Réduction des erreurs : nombre d’actes rejetés par la préfecture pour vice de forme, ou d’erreurs comptables évitées par la transmission automatisée (données DGFiP).
  • Écologie numérique : mesures d’économie papier et impressions, shifts vers le zéro-traceur, moins d’archivage papier (études de l’ADEME sur l’impact environnemental de la dématérialisation).

Comment recueillir et fiabiliser ces données ?

Un écueil courant est de s’en tenir à des reporting « automatiques » issus des outils (intranet, logiciels métiers) sans vérifier la qualité, la représentativité et la signification des données. Trois règles sont prioritaires :

  1. Combiner sources numériques et retours humains. Les logs et statistiques de fréquentation sont précieux, mais ne remplacent pas l’écoute sur le terrain : immersion auprès des guichets, ateliers usagers, entretiens agents.
  2. Comparer dans le temps et l’espace. Pour donner du sens, il faut situer son territoire par rapport à lui-même (avant/après dématérialisation), mais aussi aux collectivités similaires (benchmarks territoriaux fournis par la DGCL, l’AdCF ou la Banque des Territoires).
  3. Impliquer plusieurs métiers dans la mesure. Les informaticiens ne doivent pas porter seuls l’évaluation. Agents métier, référents accessibilité, médiateurs numériques, chaque regard affine la photographie globale.

Études de cas : ce que disent les territoires

Le Ministère de la Transformation et de la Fonction Publiques publie chaque année son baromètre de la transformation numérique locale. Quelques exemples emblématiques y sont tirés :

  • Strasbourg : après 18 mois, la dématérialisation de 80 % des flux entrants a permis une baisse de 22 % des délais de traitement des subventions, mais la ville a aussi dû renforcer ses dispositifs d’inclusion numérique à destination de 12 000 habitants peu connectés (source : strasbourg.eu).
  • Valence Romans Agglo : la dématérialisation du courrier a permis de réduire les impressions papier de 30 %, mais aussi des difficultés majeures à l’archivage électronique, n’ayant pas anticipé l’évolution des référentiels autour du SEDA et des plans de classement (Source : Banque des Territoires).
  • Bourges : la première vague de dématérialisation avait baissé le nombre de guichets physiques ouverts, générant un sentiment de « déshumanisation » chez certains usagers. Une évaluation qualitative a permis de rouvrir des temps de permanence dédiés « aide à la télédéclaration », améliorant ensuite le taux de satisfaction usager de 12 points (source : Rapport AMF 2023).

Quels dispositifs pour une évaluation complète et agile ?

L’évaluation de la performance doit composer avec :

  • Le respect du RGPD : anonymiser les données sans perdre la finesse des analyses d’usage
  • La temporalité du changement : toutes les habitudes ne changent pas à la même vitesse ; il faut prévoir des mesures à différents « horizons » (court, moyen, long terme)
  • L’acceptation par les usagers : la réussite ne se mesure pas uniquement en taux d’adoption, mais aussi en adhésion réelle (usage régulier, satisfaction, recommandations, absence de « détournement » vers d’autres circuits non numériques, etc.)
  • Une gouvernance élargie : impliquant agents, élus, associations locales, publics fragiles, avec un comité de suivi transparent publipostant périodiquement ses résultats

Grille synthétique d’évaluation

Dimension Indicateurs Méthodes de mesure Sources de benchmark
Adoption % démarches démat’, taux d’utilisation, taux abandon Logs, enquêtes usagers, focus groupes Data.gouv.fr, Baromètre DINUM
Simplicité Temps de traitement, taux d’erreur, ergonomie Chronométrage, tests utilisateurs, audits IA Observatoire Dématérialisation
Économie Coût dossier, économies papier, reportings financiers SI finances, SI RH, ADEME Banque des Territoires
Accessibilité Rapport accessibilité, taux de recours aux médiateurs Audit RGAA, retour terrain Maisons France Services DINUM, Défenseur des Droits
Conformité/Sécurité Incidents sécurité, conformité RGPD, audit traçabilité Rapports DSI, audits externes, ANSSI Rapport ANSSI, CNIL

Enjeux pour demain : dépasser le quantitatif, valoriser l’impact

La performance d’un plan de dématérialisation ne peut se réduire à un jeu de chiffres ou à une check-list règlementaire. Elle doit s’envisager comme un levier d’impacts : sur l’agilité de la collectivité, la relation usager, le développement des compétences locales, la capacité d’innovation du territoire.

À cette aune, une collectivité « performante » combinera des gains tangibles (économies, rapidité, sécurité) et des avancées moins quantifiables mais tout aussi fondamentales : accès facilité pour tous, nouveaux usages collaboratifs, pouvoir d’agir renforcé des agents et des citoyens. Mesurer, c’est donc mettre en débat ce que l’on veut vraiment transformer, et garder l’usager — qu’il soit habitant, professionnel ou agent public — au cœur de la démarche.

Plus que jamais, l’indépendance de l’analyse, la transparence et la co-construction sociale restent les meilleurs garants d’un numérique local utile et assumé.

En savoir plus à ce sujet :

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