Définir le périmètre des démarches concernées : de la cartographie au diagnostic terrain

Avant toute priorisation, il est impératif de disposer d’une vision claire de l’existant. Trop souvent, les programmations de dématérialisation partent d’une injonction réglementaire ou du calendrier budgétaire, au risque de s’éloigner de la réalité terrain.

  • Cartographier l’ensemble des démarches accessibles à la population sur le périmètre concerné (commune, EPCI, département, etc.), en intégrant les démarches nationales, locales, et celles en lien avec des opérateurs partenaires.
  • Réaliser un diagnostic d’usage : volume annuel, saisonnalité, publics concernés, nombre d’étapes, dispositifs d’accompagnement existants.
  • Mener des enquêtes qualitatives : entretiens, ateliers ou questionnaires auprès des usagers (habitants, entreprises, associations) et des agents en front office.

Exemple : lors de la refonte de son guichet numérique, le conseil départemental du Val-de-Marne a réalisé plus de 30 entretiens avec des usagers et des agents - révélant que la demande la plus fréquente concernait l’aide au transport pour les scolaires, loin devant les démarches pourtant plus visibles du point de vue institutionnel (source : retour d’expérience CIG petite couronne 2022).

Hiérarchiser les démarches : des critères objectifs à croiser

Face à la diversité des démarches, il n’existe pas de recette universelle mais plusieurs critères-clés. Une priorisation avisée combine généralement des indicateurs quantitatifs et qualitatifs, que l’on peut structurer autour de quatre axes principaux.

1. Impact social et valeur d’usage

  • Nombre d’usagers concernés : Prioriser les démarches les plus sollicitées, mais également les démarches vitales même pour des publics restreints (prestations sociales, démarches pour personnes en situation de handicap, etc.).
  • Effet levier pour l’inclusion : Une démarche faiblement dématérialisée, mais critique pour des publics fragiles ou isolés, doit remonter dans la priorisation.

Selon la Cour des Comptes (rapport 2022 sur la dématérialisation), 33 % des usagers « éloignés du numérique » renoncent parfois à boucler une démarche en ligne, mettant en évidence le risque d’exclusion si la priorisation n’intègre pas ces publics.

2. Complexité administrative et gain potentiel

  • Démarches impliquant plusieurs services ou niveaux institutionnels : Les procédures nécessitant une coordination interservices sont prioritaires pour améliorer le parcours usager.
  • Temps de traitement pour l’usager comme pour l’agent : Les démarches dont la numérisation permet de réduire significativement le délai ou la pénibilité (exemple : prise de rendez-vous, dépôt de pièces jointes, suivi en ligne) ont un fort retour sur investissement social et organisationnel.

Un rapport syndical (UNSA territoriaux, 2021) rappelle que la demande de titres d’identités concentre plus de 30 % des appels dans de nombreuses mairies, mais reste perçue comme trop complexe et coûteuse à dématérialiser. D’où la nécessité de combiner ambition et pragmatisme.

3. Valeur ajoutée pour les agents et la collectivité

  • Efficacité interne : La dématérialisation qui soulage des tâches répétitives et libère du temps pour l’accompagnement humain est à valoriser.
  • Interopérabilité : Les démarches qui peuvent être facilement intégrées à d’autres systèmes (Etat civil, authentification FranceConnect, etc.) doivent être priorisées.

En région Occitanie, la centralisation des demandes de subventions via un guichet unique digital a permis de diminuer de 40 % les erreurs dans les dossiers (source : Région Occitanie, bilan 2023).

4. Maîtrise des risques et conformité réglementaire

  • Sensibilité des données : Les démarches traitant des données à caractère personnel ou sensibles doivent être priorisées (ou au minimum mises en conformité rapide) pour des raisons de RGPD et de cybersécurité.
  • Impératifs légaux : Les échéances obligatoires (dispositif « 100 % des démarches en ligne » d’ici 2026, rapports de l’ANSSI pour la sécurité) sont à articuler avec les enjeux de service public.

Le rôle déterminant de la participation usagère

Aucune priorisation ne peut être pertinente sans une écoute active des usagers dans leur diversité. Cela implique :

  • L’intégration de panels usagers (citoyens, entreprises, associations) en amont des chantiers de dématérialisation, pour challenger les priorités arrêtées par la collectivité.
  • L’expérimentation (lancement pilote de certaines démarches sur un territoire restreint, puis généralisation après amélioration continue).
  • Un dispositif d’évaluation « à chaud » et « à froid » : satisfaction, obstacles rencontrés, niveaux d’accompagnement nécessaires.

Le Département de la Côte-d’Or, par exemple, a mené 6 ateliers participatifs en milieu rural avant de prioriser la télédeclaration pour la cantine scolaire – une démarche qui aurait pourtant semblé mineure en analyse quantitative pure, mais s’est avérée centrale pour les familles isolées. (Source : Aggiornamento public design, 2023)

Pistes méthodologiques pour une priorisation durable

Plusieurs approches s’avèrent particulièrement pertinentes sur le terrain, notamment lorsqu’elles empruntent à la fois à l’analyse de données, à l’UX design public et à la sociologie des usages.

1. La matrice d’impacts croisés

Il s’agit d’un tableau croisant :

  • Le volume d’usagers concernés
  • La criticité de la démarche (impact sur la vie quotidienne)
  • La complexité administrative
  • Le niveau d’engagement technique et financier requis

Chaque démarche se voit attribuer un score selon ces critères, permettant une visualisation claire des « gains rapides » et des « priorités structurelles ».

2. Le « user journey mapping »

  • Cartographier le parcours réel (et non rêvé) de l’usager sur une démarche prioritaire : points de friction, besoins de contact humain, niveau de maîtrise numérique requis.
  • Identifier, pour chaque étape, les outils d’inclusion nécessaires (médiation, points d’accès numérique, traduction…).

L’Adico, syndicat numérique de l’Oise, a généralisé cette méthode, permettant de renforcer l’articulation entre dématérialisation et accompagnement humain.

3. L’utilisation de données en open data et retours d’incident

  • Analyse des statistiques de fréquentation et d’incidents : quelles démarches génèrent le plus de réclamations ou de demandes de support ?
  • Croisement avec les données socio-démographiques sur l’inclusion numérique (baromètres INSEE, France Num).

Les collectivités avancées croisent désormais les données du Service Public Local et celles de l’Observatoire de l’Inclusion Numérique pour adapter en temps réel leur politique de priorisation.

Garantir la qualité et la pérennité des démarches dématérialisées prioritaires

Prioriser, ce n’est pas se contenter de cocher une liste des démarches les plus populaires. C’est engager une démarche itérative, intégrant une mise à jour continue des besoins réels, la mesure de l’efficacité et la capacité à revoir les priorités. Cela implique aussi :

  • De veiller systématiquement à l’accessibilité numérique, en conformité avec le RGAA (Référentiel général d’accessibilité pour les administrations) : en 2023, moins d’une démarche sur deux était totalement conforme en France (source : DINUM).
  • De rendre lisible l’offre de services en ligne via des portails clairs, un moteur de recherche efficace et une harmonisation des interfaces.
  • D’articuler la dématérialisation avec l’offre de médiation (exemples : Maisons France Services, conseillers numériques France Services), afin de garantir la non-exclusion des publics fragiles tout en accélérant le rythme de la transformation.

Conclusion : la priorisation, clé d’un numérique local pertinent

Loin d’être une simple question technique ou budgétaire, la priorisation des démarches à dématérialiser requiert une approche systémique et participative, centrée sur l’intérêt général et l’expérience des usagers. Les collectivités qui réussissent sont celles qui croisent analyse de données, concertation et retour terrain, avec comme boussole la capacité à réellement améliorer la vie des habitants, plutôt qu’une simple conversion d’actes papier en lignes de code.

Dans les années à venir, la réussite des politiques de dématérialisation tiendra autant à la qualité de la priorisation qu’à l’agilité dans la mise en œuvre et l’accompagnement, la diversité des usages et des profils rendant chaque territoire singulier… et chaque démarche à prioriser, contextuelle et évolutive.

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