Quand la dématérialisation accélère, la fracture numérique s’élargit

La transition numérique transforme en profondeur l’accès aux services publics. Inscription sur Parcoursup, déclaration d’impôts, consultation de résultats médicaux, démarches sociales et administratives : la généralisation des démarches en ligne a vocation à simplifier la vie des citoyens… mais elle laisse de côté une part significative de la population. En France, selon l’INSEE, 17 % des habitants rencontrent des difficultés pour utiliser Internet en 2023 ; pire, plus de 13 millions de Français seraient en situation d’illectronisme (source : Insee, 2022).

Face à ce constat, le rôle des médiateurs numériques s’affirme comme un pilier de cohésion sociale, garantissant à chacun un accès effectif, autonome et sécurisé aux droits, à l’information et aux démarches dématérialisées.

Médiateur numérique : qui est-il et à quoi sert-il concrètement ?

Le médiateur numérique n’est ni un agent administratif, ni un technicien, ni un intervenant social classique. Son métier se situe à la croisée des chemins : il facilite l’inclusion numérique, explique des outils, rassure, accompagne, oriente. On en compte près de 12 000 en France en 2023 (France Num, 2023), répartis dans des Espaces Publics Numériques (EPN), Maisons France Services, bibliothèques, associations, centres sociaux ou tiers-lieux.

  • Accompagnement individuel : aide à la prise en main d’ordinateurs, de smartphones, navigation sur les sites publics (CAF, CPAM, impôts.gouv, etc.), paramétrage d’une messagerie, création d’identifiants FranceConnect…
  • Ateliers collectifs : initiation à la cybersécurité, aux démarches administratives en ligne, à l’utilisation d’un espace personnel de Santé ou des téléservices Pôle Emploi, formation à l’usage des réseaux sociaux ou à la rédaction de CV et lettres de motivation numériques.
  • Dépannage et réparation : reconditionnement, installation de logiciels, petits diagnostics ou conseils sur l’entretien des équipements numériques.
  • Orientation vers d’autres services : relais vers assistantes sociales, conseillers emploi, dispositifs de microcrédit, solutions et ressources locales.

Cette pluralité des missions se retrouve dans la diversité des publics accompagnés : seniors, jeunes décrocheurs, personnes en situation de handicap, migrants, personnes en précarité linguistique ou sociale.

Une réponse à la crise de l’inclusion numérique

Derrière la diversité des publics rencontrés affleure une réalité : la dématérialisation administrative a renforcé la double peine des publics déjà éloignés des services publics. Selon une enquête du Défenseur des droits (Baromètre 2023), près d’1 usager sur 2 estime que les démarches en ligne sont compliquées, et 15 % renoncent purement et simplement à une démarche faute de savoir-faire (Défenseur des droits, 2023).

Dans ce contexte, les médiateurs numériques jouent un rôle de “raccrocheurs” :

  • Ils limitent le non-recours aux droits (RSA, logement, bourses scolaires…), en rendant explicites des procédures parfois complexes.
  • Ils préviennent l’isolement social et le stress administratif lié à la peur de “mal faire” ou d’être sanctionné.
  • Ils réduisent la fracture numérique, qui croise souvent la fracture sociale et territoriale, en touchant les quartiers prioritaires, zones rurales ou les communes peu équipées.

La cartographie de la médiation numérique : une France à plusieurs vitesses

Type de structure Nombre estimé (2023) Couverture territoriale
Espaces France Services 2 600 sur l’ensemble du territoire, notamment en zones rurales
Espaces Publics Numériques (EPN) 4 500 Ville, rural, périurbain
DLAJ numériques, associations spécialisées ~1 200 Grande précarité, accompagnement spécifique
Bibliothèques et médiathèques ~1 000 Villes moyennes, quartiers prioritaires

Certains territoires très ruraux restent néanmoins mal desservis, faute de moyens ou par choix de la collectivité. La période Covid, en 2020, a toutefois prouvé l’utilité de la médiation : lors du premier confinement, plus de la moitié des accompagnements numériques concernaient des démarches totalement nouvelles pour les usagers, du téléservice éducatif à l'attestation dérogatoire (France Num, 2021).

Enjeux concrets au quotidien : quand la médiation numérique change la donne

Le rôle des médiateurs numériques ne se limite pas à donner des « cours » informatiques. Il s’ancre dans des situations très concrètes :

  • Une personne âgée souhaite accéder à son espace Ameli : sans accompagnement, elle risque l’abandon; avec un médiateur, elle apprend à créer un mot de passe sécurisé et à lire ses remboursements de soins.
  • Un demandeur d’emploi, peu à l’aise avec les mails, peut rater un rendez-vous important à Pôle Emploi ou perdre ses droits. Le médiateur propose un atelier « gestion de la boîte mail » et anticipe ces écueils.
  • Un parent isolé doit inscrire son enfant à la cantine sur une plateforme locale peu ergonomique. Le médiateur simplifie le parcours, explique la logique des interfaces, rassure sur la confidentialité des données personnelles.

Il existe des centaines d’exemples de cet impact invisible mais fondamental, qui garantit l’accès effectif aux droits tout en promouvant l’autonomie plutôt que l’assistanat. En 2022, plus de 4 millions d’accompagnements individuels ont été comptabilisés dans le réseau France Services (Agence nationale de la cohésion des territoires).

Des défis persistants : reconnaissance, formation et modèles économiques

Le rôle fondamental des médiateurs numériques ne va pas sans difficultés :

  1. Reconnaissance et précarité professionnelle : souvent employés en CDD, sur projets ou avec des grilles de salaires peu attractives, nombreux médiateurs dénoncent une précarité structurelle (Mednum Occitanie). Le métier reste encore mal identifié, avec un manque de référentiel clair à l’échelle nationale malgré les avancées du dispositif Pass numérique.
  2. Formation continue : l’évolution rapide des outils, l’apparition de nouveaux usages (e-administration, identité numérique, démarches via smartphone plutôt que PC) imposent un besoin de formation permanente et de montée en compétences (informatique, pédagogie, psychologie sociale, etc.).
  3. Financements fragmentés : soutien des collectivités, de l’État, des CAF ou acteurs privés… Les modèles économiques manquent de lisibilité sur le long terme.
  4. Evaluation d’impact : comment mesurer la réussite d’un accompagnement ? Les tableaux de bord restent axés sur la quantité plus que sur la transformation sociale, alors que les retours qualitatifs des usagers gagneraient à être mieux analysés et partagés.

Au-delà de la fracture numérique : vers un droit effectif à l’accompagnement ?

En France, la numérisation des services publics continue sa marche, avec l’objectif gouvernemental de 100 % des procédures administratives dématérialisées en 2022. Mais la médiation n’est pas un simple « pansement » de la fracture numérique : elle pose la question du droit à l’accompagnement numérique. Faut-il garantir, dans la loi, que tout citoyen puisse être aidé, orienté et formé pour accéder à des droits devenus essentiellement numériques ?

Ce débat est désormais posé. En 2024, la stratégie nationale pour l’inclusion numérique envisage d’aller plus loin : renforcer les effectifs, garantir des points d’accueil de proximité dans toutes les intercommunalités, développer des outils d’évaluation sur la qualité du service rendu. Plusieurs pays européens (Belgique, Estonie, Danemark) testent déjà cette notion de « garantie d’accès humain à l’administration numérique » (Eurostat, 2022).

Perspectives : le médiateur numérique, pivot des territoires connectés

La médiation numérique ne se limite pas à une mission technique d’assistance. À l’heure où les services sont de moins en moins incarnés, elle réintroduit de l’humain, du lien et de la pédagogie. Les médiateurs tissent des ponts entre l’administration et les usagers, entre les outils et les besoins, entre la rapidité du numérique et les temporalités différentes des parcours de vie.

Favoriser, à l’avenir, le croisement des expertises (médias, éducation populaire, économie sociale), une meilleure reconnaissance statutaire, l’accès à la formation continue et un financement stable donnera au métier tout l’impact dont nos territoires ont besoin. Car la transition numérique n’a de sens que si elle ne laisse personne de côté.

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