L’accessibilité numérique, un droit et une obligation

Selon l’INSEE, 12 millions de personnes en France vivent avec une forme de handicap. Or, l’accessibilité numérique n’est pas qu’une question d’ergonomie : c’est la condition d’accès à l’information publique, aux démarches administratives, à la citoyenneté même. Le Défenseur des droits rappelait dès 2015 que "l’inaccessibilité numérique aggrave le non-recours aux droits", pointant la fracture croissante dans l’accès aux services en ligne (Rapport “Dématérialisation et inégalités d’accès”, Défenseur des droits, 2019).

Le cadre juridique français s’est largement renforcé depuis les années 2000 : la loi “Informatique et Libertés” (2005), le RGAA (Référentiel Général d’Accessibilité pour les Administrations, 2009, révisé depuis), puis la loi pour une République numérique (2016) et, plus récemment, la transposition de la directive européenne sur l’accessibilité des sites web et applications mobiles du secteur public (Directive UE 2016/2102).

Quels sites sont concernés par les normes d’accessibilité ?

Le périmètre s’est élargi au fil du temps :

  • Toutes les administrations de l’État et des collectivités locales
  • Les établissements publics à caractère administratif
  • Les organismes délégataires d’une mission de service public
  • Les sites web publics, intranets, extranet, applications mobiles depuis 2019

L’obligation s’applique à la création, mais aussi à la refonte ou à la mise à jour significative d’un site. Les entreprises privées de plus de 250 millions d’euros de CA qui délivrent un service essentiel au public (banques, transports, énergie…) doivent également répondre à des exigences similaires (article 47 de la loi Handicap).

Le RGAA : le référentiel incontournable pour l’accessibilité numérique française

Le Référentiel Général d’Amélioration de l’Accessibilité (RGAA) constitue la boussole principale : il décline en critères concrets l’application française des WCAG (Web Content Accessibility Guidelines), la norme internationale développée par le W3C. La version 4 du RGAA, entrée en vigueur en 2019, comprend 106 critères techniques classés en trois grandes familles :

  • Perceptibilité : garantir que toute l’information soit perceptible par tous, quel que soit le handicap
  • Utilisabilité : permettre à chacun de naviguer et d’utiliser les services, y compris uniquement au clavier ou avec une aide technique
  • Compréhensibilité : l’information et les interactions doivent être compréhensibles

La grille d’évaluation du RGAA : décryptage

Critère Exemple
Images Les images porteuses d’information doivent disposer d’une alternative textuelle pertinente
Couleurs Le contraste entre le texte et l’arrière-plan doit dépasser les seuils préconisés
Navigation Le site doit pouvoir être parcouru au clavier, sans recours à la souris
Structure Les titres, listes, tableaux doivent être correctement balisés en HTML

Une synthèse du RGAA est accessible sur le site officiel accessibilite.numerique.gouv.fr.

Les WCAG : une norme mondiale à la base du système français

Les Web Content Accessibility Guidelines (WCAG) sont élaborées depuis 1999 par le W3C, qui fait autorité au niveau international. La version 2.1 (2018) s’impose aujourd’hui comme le socle universel, avec trois niveaux d’exigence (A, AA, AAA). La directive européenne, et donc le RGAA, imposent, pour la majorité des sites publics, le niveau AA (niveau intermédiaire). Ce standard s’adresse à :

  • Les usagers aveugles : compatibilité avec lecteurs d’écran et navigation clavier
  • Les personnes malvoyantes : gestion des contrastes, textes adaptables
  • Les personnes avec handicap moteur : prise en charge de toutes les interactions, alternatives clavier naturelles
  • Les troubles cognitifs et troubles DYS : clarté des structures, limitation des éléments perturbateurs

Un exemple concret : le critère 1.4.3 des WCAG exige un rapport de contraste d’au moins 4,5:1 pour les textes courants, diminuant les difficultés pour 40 % des seniors selon la Fondation Valentin Haüy.

Les obligations complémentaires : déclaration, accessibilité mobile et accompagnement

  • Chaque site public doit publier une déclaration d’accessibilité à jour, explicitant son niveau de conformité RGAA, les points de non-accessibilité et la possibilité de signalement (Formulaire de contact, Défenseur des droits, etc.)
  • Les applications mobiles doivent également répondre au RGAA, via le référentiel spécifique “Accessibilité des applications mobiles” (dit RGAA Mobile).
  • Des plans pluriannuels d’amélioration doivent être mis à disposition, ainsi qu’un schéma pluriannuel d’accessibilité actualisé (obligation depuis 2019)

En cas de non-respect, les citoyens peuvent saisir le Défenseur des droits. Depuis 2021, des contrôles peuvent être engagés par la DINUM, avec publication de la liste des sites non conformes (voir RGAA accessibilité).

Quels impacts concrets de l’accessibilité numérique sur les sites publics ?

  • Davantage d’usagers touchés : Un site accessible améliore la satisfaction globale, réduit l’abandon de démarche (35 % d’abandon en moyenne selon la Mission Société Numérique, Source : Baromètre 2022 État Plateforme)
  • Optimisation SEO : Google valorise la clarté du code, le balisage sémantique et la compatibilité mobile – tous synonymes de bonnes pratiques d’accessibilité
  • Moindre coût de support : Un site inclusif signifie moins de sollicitations sur les canaux traditionnels (téléphone, guichet), et un gain d’efficacité pour l’administration

Pourtant, l’Audit national de l’accessibilité numérique édition 2023 révèle une situation contrastée : seuls 9 % des 850 sites publics audités présentent un niveau de conformité supérieur à 75 %. Les marges de progression sont majeures, notamment pour les collectivités de taille modeste, souvent en manque de ressources.

Qui contrôle, qui accompagne ?

Le suivi et la régulation reposent principalement sur :

  • La DINUM (Direction interministérielle du numérique) et la Direction générale des finances publiques (DGFIP) : audits annuels, contrôle de la publication des déclarations, mises en demeure
  • Le Défenseur des droits et la CNIL peuvent être saisis en cas de discrimination
  • Des organismes d’audit accrédités et des associations spécialisées (Braillenet, APF, CFPSAA…) mobilisables pour accompagner et contrôler

Depuis 2020, les sanctions financières sont possibles : amendes jusqu’à 20 000 euros après une mise en demeure infructueuse, même si, dans la réalité, la logique reste avant tout pédagogique et incitative.

Outils, ressources et initiatives pour mieux progresser

S’outiller et avancer collectivement : tel est le défi pour les territoires confrontés au manque d’expertise en interne. Plusieurs ressources clés existent :

  • Kit RGAA et outils d’audit accessibles gratuitement, checklist pour le suivi (voir design.numerique.gouv.fr/accessibilite)
  • Formations gratuites ou à coût réduit, portées par l’ANCT dans le cadre du programme “France Num”
  • A11Y Project, outils de test automatique (axe DevTools, WAVE, Asqatasun), simulateurs de handicaps

Certaines collectivités adoptent des logiques mutualisées : la région Nouvelle-Aquitaine propose par exemple une cellule régionale d’accompagnement technique à l’accessibilité pour les EPCI et communes rurales (source : Région Nouvelle-Aquitaine).

Perspectives : vers une accessibilité pensée dès la conception

Au-delà de la contrainte réglementaire, l’accessibilité numérique s’inscrit dans un mouvement plus large : design universel, démarche “test and learn” avec les publics concernés, intégration de l’accessibilité dès l’écriture des cahiers des charges, dans la refonte ou le choix d’outils métiers.

La Commission européenne prépare actuellement la révision de la directive sur l’accessibilité, qui devrait intégrer l’intelligence artificielle, l’accessibilité des services tiers (visioconférence, e-ID) et un renforcement des obligations de contrôle. Dès lors, faire de l’accessibilité un réflexe n’est plus une option : c’est l’assurance d’un service public mieux partagé, mieux compris, et plus utile.

Les collectivités et administrations qui investissent sur l’accessibilité aujourd’hui seront demain mieux armées face à la complexification des usages numériques et la montée des exigences citoyennes. Les prochains chantiers ? Mobiliser davantage l’écosystème local, former en continu et placer les usagers en situation de handicap au centre de la réflexion – au-delà de la simple conformité.

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